La force de travail largue les amarres

A l'heure des vols long courrier, d'Internet et des multinationales, les concepts mêmes d'immigration, citoyenneté et nationalité sont en train de changer. Après la globalisation du commerce et du capital, voici celle des talents. Il ne s'agit plus de fuite des cerveaux (brain drain) dans un sens ou un autre, la problématique est celle de la circulation des plus compétents dans tous les sens et à l'échelle du monde. Ainsi, de nombreux Chinois, au lieu d'émigrer une fois pour toutes de Chine aux Etats-Unis, comme leurs parents ou leurs grands-parents, sont devenus des " mouettes " qui vont et viennent entre San Francisco ou Vancouver et Beijing ou Shanghai, sans pour autant rompre les liens avec leur communauté d'origine.

A l'heure de la crise en Europe, un autre phénomène, plus massif encore, est en train de se déployer : l'émigration massive des jeunes des pays en difficulté vers les régions prospères du monde. L'Irlande, la Grèce, l'Espagne sont des cas manifestes. La France n'est pas encore concernée car nous n'avons pas encore pris la mesure de ce qui est en train de se passer. Les autorités des pays que quitte leur jeunesse sont d'autant plus soucieuses qu'il s'agit le plus souvent de départs sans intention de retour : c'est pour la longue durée que nos vieilles nations européennes sont en train de perdre ceux qui étaient en mesure d'assurer leur renaissance.

Ces transformations, dont il faut souligner l'extrême rapidité, invitent à la réflexion. Désormais massives, elles ne peuvent plus être considérées comme marginales. Elles concernent l'ensemble des milieux professionnels et font exploser les vieilles catégories, celles par exemple des classifications industrielles. Par ailleurs, qu'en est-il de la notion d'intégration, comment les milieux locaux peuvent-ils conserver leur influence vis-à-vis de cette population en mouvement constant ? Pour le moment, c'est le prestige des institutions universitaires et des employeurs les plus connus, ou encore celui de quelques grandes villes, qui joue ce rôle. Plus puissante cette évolution, plus manifeste le décalage avec les politiques étatiques vis-à-vis des immigrés et la perception qu'en ont les opinions publiques. La réglementation et la façon dont on considère l'immigration ont été forgées pour une population sédentaire, alors qu'une proportion de plus en plus forte de la population qualifiée est désormais nomade. La Nouvelle Zélande, avec une population locale si petite et un si grand nombre d'expatriés, est la première à réinventer son identité nationale : en même temps une petite île très loin de tout et une nation dont les citoyens interconnectés vivent et travaillent dans le monde entier.

Chrystia Freeland International Herald Tribune 7 octobre 2011
Richard Boudreau et Paulo Prada The Wall Street Journal 16 janvier 2012
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