La génération Internet et le savoir
Si notre génération a été celle des enfants de la télé, celle qui s'apprête à nous succéder sera incontestablement celle de l'Internet et de tous les outils digitaux que notre société met à sa disposition, celle donc des digital natives. Mais qui sont nos enfants ou nos petits enfants ? Communautaires et indépendants tout à la fois, pétris de valeurs collectives mais naturellement rétifs à celles qui furent les nôtres, habiles à surfer sur le Net pour y glaner leur savoir mais réfractaires à nos modèles d'enseignement, créatifs et mobiles mais peu soucieux de planification stratégique ou de profitabilité, sont-ils des mutants maîtrisant des technologies inaccessibles ou des enfants joueurs dans un monde peuplé d'artefacts qui leurs paraissent aussi naturels que l'air et l'eau ? Sommes-nous prêts à leur confier ce monde qui n'est déjà plus tout à fait le nôtre et déjà le leur ?Nous assistons aujourd'hui à une révolution : dans les sciences, avec la modélisation et l'expérimentation numérique ; en médecine, avec l'imagerie numérique, la chirurgie robotique, etc. ; dans l'enseignement avec, entre autres, l'apparition des tableaux électroniques et celle des réseaux. En fait, l'informatique est une grande science et une grande industrie qui irriguent toutes les autres.
On a aboli le lien spatial, ce qui n'est pas anodin. Auparavant, quand vous téléphoniez à quelqu'un, en règle générale, il n'était pas chez lui. Aujourd'hui, la seule question que l'on pose à son interlocuteur est : " où es-tu ? ". Les plus jeunes eux s'envoient préala-blement un SMS pour savoir s'ils peuvent téléphoner : ils sont très discrets avec leur " téléphone-prothèse ".
Avant l'écriture, il fallait apprendre par coeur. Beaucoup de philosophes ont craint que l'écriture ne détruise la connaissance en la figeant. Puis, l'Eglise, favorable à l'imprimerie tant qu'il s'agissait de diffuser les Ecritures, a changé d'avis en voyant que cette invention pouvait aussi propager les schismes. Pour l'Internet, il en va de même : les gens qui détenaient le savoir avant l'Internet n'aiment pas forcément le savoir de l'époque Internet, où plus personne ne tient rien. Désormais, ce qui importe n'est pas tant de se rappeler les choses que de se rappeler les liens entre elles. Et là, on voit la facilité que les enfants ont - et la difficulté qu'ont les adultes - à se promener dans cet univers de liens qu'est l'Internet.
Gérard Berry Les Amis de l'Ecole de Paris Séance du 7 juin 2011

